Anonyme
Travail & étudesJe travaille dans la même structure depuis neuf ans. On me fait confiance. C’est moi qui manipule l’argent. Il y a un an, ma fille est tombée malade. Il fallait payer tout de suite, et je n’avais pas. J’ai pris dans la caisse en me disant que je remettrais avant la fin du mois. C’était trois cent mille. Je n’ai jamais remis. Et le mois suivant j’ai repris, parce qu’il
y avait autre chose. Puis encore. Aujourd’hui je ne sais même plus le montant exact, je n’ai pas le courage de faire le compte. Je maquille. Je décale des écritures, je retarde des encaissements, je rattrape un trou avec un autre. Je suis devenu très habile à ça et c’est peut-être le pire de tout. Mon patron m’a augmenté il y a trois mois. Il a dit devant les autres
que j’étais quelqu’un de droit. J’ai dit merci. Je suis sorti et j’ai vomi dans les toilettes. Je ne dors plus avant deux heures du matin. Je fais des calculs dans ma tête toute la nuit. Quand quelqu’un de la direction m’appelle, je sens mon cœur partir avant même de décrocher. Je sais ce que je devrais faire. Aller le voir, tout dire, accepter ce qui vient. J’y pense
tous les jours depuis des mois et je n’y arrive pas, parce que derrière moi il y a ma femme, mes trois enfants, et un quartier entier qui pense que j’ai réussi. Je ne demande pas qu’on me trouve des excuses. Je voulais juste que quelqu’un sache.
Anonyme
FamilleJ’ai trente-trois ans et je ne veux pas me marier. Ce n’est pas une crise, ce n’est pas une blessure, je n’attends pas qu’on me guérisse. Je ne veux pas, c’est tout. Dans ma famille, personne ne comprend ça. Pour eux une femme non mariée à mon âge, c’est forcément quelque chose qui ne va pas. Soit j’ai un caractère difficile, soit on m’a fait quelque chose, soit je
cache un problème. À chaque cérémonie c’est la même chose. On me place à côté d’un homme dont on m’a parlé avant. Les femmes me regardent et font des commentaires qu’elles croient gentils. Ma tante m’a dit l’année dernière que j’allais finir seule et que je m’en souviendrais. Ma mère ne dort pas bien à cause de moi. Elle me l’a dit comme ça, en pleurant, et c’est la
phrase qui m’a fait le plus mal de toute ma vie. Parce que je ne peux rien y faire. Je ne vais pas épouser quelqu’un pour qu’elle dorme. J’ai un travail que j’aime. J’ai mon propre logement, ce qui est déjà quelque chose ici pour une femme seule. J’ai des amies. Je suis bien. Et pourtant, à force qu’on me répète que je suis un problème, il y a des soirs où je finis
par me demander si c’est vrai. C’est ça que je n’arrive à dire à personne. Pas que je ne veux pas me marier. Que j’ai commencé à douter de moi.
Anonyme
SolitudeJ’ai été confié à six ans. Je suis resté neuf ans. Je ne vais pas raconter ce qui s’y passait, ce n’est pas pour ça que j’écris. J’écris parce que j’ai trente-quatre ans aujourd’hui, j’ai un travail correct, un appartement, une femme bien. Et je n’ai jamais dit à personne que j’ai tendu la main dans la rue pendant neuf ans. Ma femme ne le sait pas. Mes collègues ne le
savent pas. Quand on parle de l’enfance, je change de sujet ou je raconte des choses vagues. J’ai construit une version de moi qui commence à quinze ans. Le problème c’est que mon corps, lui, se souvient. Je ne peux pas jeter de la nourriture. Je garde du pain dur, je le mets de côté sans réfléchir, ma femme le jette et je sens quelque chose me monter que je n’arrive
pas à expliquer. Quand je vois un enfant avec une boîte au feu rouge, je ne peux pas regarder. Je donne, je ferme la vitre, et je ne parle plus pendant dix minutes. Ce que je ne dis à personne, c’est que j’ai honte. Pas d’avoir mendié. D’avoir honte d’avoir mendié. Comme si je trahissais le petit garçon que j’étais en le cachant. Je ne sais pas si on peut réparer ça à
mon âge.
Anonyme
SolitudeJe suis parti il y a quatre ans. Pour eux, je suis celui qui s’en est sorti. La vérité c’est que je dors à cinq dans une chambre. Je travaille quand on m’appelle, souvent la nuit, parfois pas du tout pendant deux semaines. Je n’ai pas de papiers en règle et je passe ma vie à éviter certaines rues et certains horaires. Quand j’appelle à la maison, je sors dans le
couloir pour qu’on n’entende pas les autres derrière. Je mets un fond d’écran de la ville. Je dis que ça va, que je suis fatigué parce que je travaille beaucoup. Ma mère dit à ses voisines que son fils est en Europe. Chaque mois j’envoie. Même quand je n’ai rien. Il m’est arrivé d’emprunter pour envoyer, pour qu’il n’y ait pas de mois sans. Parce que le jour où je
n’envoie pas, ils vont comprendre, et ce qu’ils ont construit dans leur tête va tomber. Mon petit frère m’a écrit le mois dernier pour me dire qu’il veut venir. Il m’a demandé de l’aider à trouver la route. Je n’ai toujours pas répondu. Je ne sais pas comment lui dire que ce qu’il imagine n’existe pas, sans détruire aussi ce que ma mère raconte de moi. Je n’ai
personne ici à qui raconter ça, et personne là-bas à qui je peux le dire.
Anonyme
SantéMa mère a fait un accident vasculaire il y a trois ans. Depuis, c’est moi. Je la lave. Je la change. Je lui donne ses médicaments à heures fixes. Je la tourne la nuit pour qu’elle n’ait pas de plaies. Je dors dans la même chambre, avec un œil ouvert, depuis trois ans. Mes frères appellent. Ils demandent comment elle va, ils disent que Dieu me le rendra, ils envoient
parfois un peu d’argent. L’un d’eux vit à vingt minutes d’ici. Il vient le dimanche, il s’assoit une heure, il repart. J’ai trente et un ans. J’ai quitté mon travail. Je n’ai pas d’amis parce que je ne peux jamais sortir. Il y a quelqu’un qui m’aimait bien et qui a fini par comprendre que je ne serais jamais disponible. Et voilà ce que je n’ai jamais dit à personne.
Il y a des jours où je lui en veux. À elle. À ma propre mère, qui n’a rien demandé, qui est tombée malade et c’est tout. Il y a des matins où je la regarde et où je pense à la vie que j’aurais pu avoir, et après je me déteste pendant toute la journée. Elle me tient la main quelquefois. Elle ne parle plus très bien mais elle serre. Et c’est à ce moment précis que la
honte me tombe dessus. Je ne veux pas qu’on me dise que je suis courageuse. Je voulais juste que ce soit écrit quelque part, une fois.
Anonyme
Travail & étudesJ’ai ouvert ma boutique il y a six ans. Au début ça marchait. Les gens venaient, je connaissais tout le monde par son nom. Et puis il y a eu une mauvaise saison, puis une autre. J’ai emprunté pour tenir. J’ai pris chez un fournisseur en promettant de payer le mois suivant. J’ai pris chez un ami en promettant la même chose. J’ai pris chez ma belle-famille en inventant
une histoire de marchandise bloquée. Aujourd’hui je dois de l’argent à onze personnes. Je les ai comptées un soir, sur un cahier, et après j’ai arraché la page. Je ne dors plus. Quand j’entends une moto s’arrêter devant chez moi, mon ventre se serre. Je regarde qui appelle avant de décrocher et il y a des numéros que je ne décroche plus du tout. J’ai changé le chemin
que je prends pour aller à la boutique pour éviter deux maisons. Ma femme croit que je suis fatigué. Mes enfants me demandent pourquoi je crie maintenant alors qu’avant je ne criais jamais. Le plus dur, c’est les gens qui m’ont aidé par confiance. Un de mes amis m’a prêté sans me demander quand, juste parce qu’il me connaît depuis l’école. Je n’arrive plus à le
regarder. Je ne suis pas un voleur. J’ai juste voulu tenir plus longtemps que je ne pouvais.
Anonyme
Amour & relationsOn est mariés depuis cinq ans et nous n’avons pas d’enfant. Toute la famille regarde ma femme. Ma mère lui envoie des gens, des recettes, des conseils. Mes tantes lui demandent si elle fait bien ses prières. Au dernier baptême, une femme lui a dit devant tout le monde que la patience finit toujours par payer, et ma femme a souri comme elle sourit toujours. Je suis
allé faire les examens il y a deux ans. Tout seul, dans une clinique où personne ne me connaissait. C’est moi. C’est écrit noir sur blanc, j’ai le papier, il est dans la poche d’une veste que je ne mets plus. Je n’ai rien dit. Ni à elle, ni à personne. Au début je me suis dit que j’attendais le bon moment. Après je me suis dit que ça allait peut-être s’arranger.
Maintenant je sais que j’ai juste peur. Peur qu’on dise que je ne suis pas un homme. Peur que ma mère la pousse dehors pour en ramener une autre, et que je ne sache pas la défendre. Alors je la laisse porter ça à ma place. Je la regarde encaisser les phrases à table et je ne dis rien. Elle croit qu’elle a un problème. Elle a commencé à prendre des choses qu’on lui
donne, je ne sais même pas quoi. Je suis en train de lui faire du tort tous les jours, en silence, et je continue.
Anonyme
Travail & étudesMon père m’envoie de l’argent tous les mois depuis quatre ans pour mes études. Il dit à tout le monde au quartier que son fils est à l’université. J’ai redoublé ma première année. Puis je l’ai redoublée encore. La troisième fois je ne me suis même pas inscrit. L’argent arrive quand même, chaque début de mois, avec un message où il me dit de bien travailler et de ne
pas oublier de prier. Au début je voulais lui dire. J’ai préparé la phrase plusieurs fois. Et puis il y a eu la fois où il a parlé de moi devant ses amis, en disant que j’allais devenir quelqu’un, et j’ai vu sa figure. Après ça je n’ai plus jamais réussi à ouvrir la bouche. Alors je fais semblant. Je sors le matin avec un sac. Je connais les horaires des cours par mes
amis, je sais de quoi parler quand il appelle. Je suis devenu un étudiant qui n’étudie pas. L’argent, je ne le dépense même pas bien. Une partie part en bêtises, une partie je la garde sans savoir pourquoi, comme si j’allais pouvoir la rendre un jour. Il a soixante-trois ans. Il est mécanicien. Ses mains tremblent le soir. Et moi je prends son argent pour une vie qui
n’existe pas. Je ne cherche pas qu’on me dise que je suis quelqu’un de mauvais. Je le sais déjà. Je voulais juste l’écrire une fois quelque part.
Anonyme
FamilleJe suis arrivée à Dakar à quinze ans. Ma mère m’a dit que j’allais aider dans une famille et que j’enverrais de l’argent à la maison. Je n’ai jamais vraiment eu le choix. Je me lève avant tout le monde et je me couche après tout le monde. Je fais la cuisine, le linge, le ménage, je m’occupe de leurs trois enfants. Leurs enfants vont à l’école. Moi je les habille le
matin et je les attends le soir. On me paie trente mille. Je garde deux mille pour moi et j’envoie le reste. Ma mère me remercie au téléphone et me dit qu’elle prie pour moi. Je raccroche et je pleure dans la buanderie parce que c’est le seul endroit où personne ne vient. Ce qui me fait le plus mal, ce n’est pas le travail. Je peux travailler. C’est qu’on ne me parle
pas. On me donne des ordres, on me dit ce qui ne va pas, mais personne ne me demande jamais comment je vais. Pendant quatre ans. Comme si j’étais un meuble qui marche. J’ai dix-neuf ans maintenant. Je ne sais ni lire ni écrire correctement. Quand je vois des filles de mon âge avec leurs cahiers, je change de trottoir, je ne supporte pas de les regarder. Je voudrais
apprendre un métier. Coudre, coiffer, n’importe quoi qui soit à moi. Mais je ne sais pas par où on commence quand on n’a personne.
Anonyme
Travail & étudesÇa fait maintenant huit mois que je n’ai plus de travail. Ma femme ne le sait pas. Chaque matin je me lève à six heures, je prends ma douche, je mets une chemise propre et je sors. Elle me prépare le petit déjeuner et me dit de bien travailler. Je passe la journée dehors. Parfois à la mosquée, parfois assis dans un maquis où je prends un café que je fais durer deux
heures, parfois je marche simplement. Le soir je rentre avec la tête de quelqu’un qui a travaillé. L’argent que je ramène, je l’emprunte. À un ami, à un cousin, à quelqu’un qui ne sait pas encore que je ne peux pas rembourser. Je tourne. Je prends chez l’un pour rendre à l’autre. Je sais exactement où ça va finir mais je continue. Le pire c’est quand elle me demande
comment s’est passée ma journée. Je raconte. J’invente un collègue, un dossier, un chef difficile. Je suis devenu très bon pour ça et ça me dégoûte. J’ai essayé une fois de lui dire. On était assis, les enfants dormaient. J’ai ouvert la bouche et il n’est rien sorti. Parce que si je dis la vérité, je ne suis plus l’homme qu’elle a épousé. Je deviens le mari qui
n’arrive pas. Je ne sais pas comment on sort de ça. Je sais juste que demain matin je vais encore mettre une chemise propre.

